Cécile Feilchenfeldt

Cécile Feilchenfeldt, 1968

Designer textile, spécialiste de la maille, Paris

Cécile Feilchenfeldt réalise des œuvres textiles expérimentales, combinant des matériaux bruts et luxueux, et repousse ainsi les limites mises jusqu'alors au tricot. Après des études en design textile à la Haute école des arts de Zurich, elle remporte le Brunschwig Prize for Applied Arts, qui lance sa carrière en Suisse et à l'étranger. Pendant une dizaine d'années, elle travaille dans le monde du théâtre et dessine des costumes pour de nombreuses productions. Cécile Feilchenfeldt revient ensuite à la mode et travaille avec des clients prestigieux, de la haute couture à l'industrie automobile. Ses créations, caractérisées par des juxtapositions inattendues, des formes volontiers ludiques et ramassées, témoignent de l'originalité qu'elle a su donner à sa carrière.
La Confédération décerne un Grand Prix suisse de design à Cécile Feilchenfeldt en reconnaissance de son savoir-faire et de ses méthodes expérimentales qui ont contribué à donner un nouveau souffle aux carrières dans le tricot et le design textile.

Essai

L'âme accrochée au bout d'un fil

Son travail ne tient qu'à un fil. Un fil qui n'aurait de fin que lorsqu'elle l'aurait choisi. Un fil qu'elle passe et tord, et noue, jusqu'à ce qu'elle décide que le travail est fait. Que le mot fin peut terminer l'histoire. Une histoire qu'elle aurait écrite sans lever la plume, attachant tous les mots ensemble, dans un langage d'elle seule connu. À nous de le décoder.
Cécile Feilchenfeldt est une magicienne qui sait donner du volume à ce qui n'en a pas. Qu'est-ce qu'un fil aux yeux du commun des mortels ? Pour elle, un fil est doté de parole, une parole silencieuse qu'elle déchiffre du bout des doigts dans le silence de son atelier. Elle est à l'écoute du moindre bruit, de la moindre plainte, du moindre son suspect qui précéderait le lâchage d'une maille. Cela arrive les mailles qui lâchent. Pourquoi ont-elles lâché d'ailleurs ? Ne se sentaient-elles pas la force de tenir l'ensemble, unies à d'autres mailles, pour un temps indéfini : le temps de l'objet créé, qu'il soit veste, volant, chapeau, pull torsadé ?
La vie nouvelle de Cécile Feilchenfeldt, celle qu'elle a décidé d'écrire elle-même, sans laisser le soin à d'autres d'en décider autrement, a commencé par un prix. On ne se rend pas compte parfois à quel point un prix peut changer une vie. Pour Cécile Feilchenfeldt, ce fut le prix Micheline et Jean-Jacques Brunschwig qu'elle a remporté en 1998. Quand on feuillette le catalogue de l'exposition qui s'est tenue au Musée de l'Ariana à Genève et où l'on découvre les images de ses créations de l'époque, celles qui ont convaincu le jury qu'ils avaient devant leur yeux un talent non pas en devenir, mais déjà devenu, et qu'il fallait que cela se sache, on voit, on sent déjà la trame des vingt ans de création qui allaient suivre. Les accessoires qu'elle a créés en 1998 portent en eux les prémices de son langage. Avec les 20 000 francs qu'elle a reçus, la tricoteuse et designer textile a monté son atelier de maille à Paris et posé les fondations de son entreprise.
« Je suis Suisse, j'ai grandi à Munich, j'ai fait mes études en design textile à Zürich à la Zürcher Hochschule der Künste, j'ai gagné un prix déterminant à Genève, et je me suis installée à Paris en 2000 », voilà pour les pérégrinations de Cécile Feilchenfeldt. Il s'agit d'un périmètre relativement resserré, mais à l'intérieur duquel elle a créé un univers en expansion. Il y a quelque chose d'assez magique dans cette capacité d'inventer du volume, des formes, des sculptures mouvantes avec un fil et les 380 aiguilles que compte sa machine à tricoter semi-automatique dont elle connaît le chant par cœur.
Comment Cécile Feilchenfeldt est-elle venue à la maille ? « Dans mon cœur je suis plutôt tisserande mais la maille est une autre langue, très mathématique, qui me correspond aussi. Le tissage est plus méditatif : un fil se rajoute à beaucoup d'autres fils. On voit ce que l'on fait : c'est plus sécurisant. La maille, c'est un seul fil qui tient tout. Et le travail que l'on fait disparaît dans deux fentes : pendant 20 centimètres, on ne voit rien ! Puis un petit bout apparaît dans l'ombre. » Le tricot étant tendu par des poids, la troisième dimension n'apparaît que lorsque le travail est terminé. Lorsque la machine a libéré l'objet tricoté. « C'est à ce moment que je découvre ce que j'ai fait », dit-elle. Il y a donc une merveilleuse part d'aléatoire dans le travail de Cécile Feilchenfeldt. « Mes journées sont remplies de surprises : des bonnes comme des mauvaises. La maille est très vivante. » D'où les surprises, donc.
« Avec la maille je travaille de manière plus pure qu'avec le tissage, explique-t-elle. Avec le tissage vient la chaîne, que l'on peut comparer à un papier sur lequel on va dessiner. En général, on ne peut pas faire un dessin dans l'air, à part avec ces nouveaux crayons qui dessinent en 3D. La maille est une abstraction : je dessine sans papier. C'est un risque aussi : si mon fil casse, le dessin disparaît. Si une maille tombe, elle laisse une trace. Mais il faut savoir parfois accepter les beaux accidents, quand on fait de la recherche. Il est certain que si je travaille sur une pièce destinée au défilé d'une maison de couture, l'accident n'a plus sa place. »
Cécile Feilchenfeldt n'a jamais travaillé sous les ordres de quelqu'un d'autre qu'elle-même, mais elle s'est pliée aux désirs des créateurs et des couturiers qui ont découvert en elle leur part manquante, l'élément essentiel pour raconter leur histoire en trois dimensions avec sa maille expérimentale.
Quand on lui demande combien de temps il lui faut pour créer une pièce, elle répond de manière singulière : « Cela prend quelques heures ou quelques jours ». Une réponse qui n'en est une que pour elle, vivant dans son propre espace-temps, rythmé non pas par des horloges mais par le va-et-vient de ses machines, plus ou moins lent selon la pièce qu'elle est en train de tricoter. Ce n'est donc pas étonnant qu'elle ne puisse se fier aux instruments de mesure du temps qui régissent le monde autour d'elle. Et puis il faudrait aussi compter le temps qu'il lui a fallu pour découvrir une technique, et cela n'aurait alors pas de sens d'accoler ces heures et ces jours ensemble.
Cécile Feilchenfeldt montre des échantillons de matière tricotée, dont un volant de nylon dans lesquels sont intégrées des perles. Je me souviens les avoir vus, ces volants aux couleurs arc-en-ciel pendant la semaine de la haute couture à Paris. C'était en regardant défiler la dernière collection haute couture Schiaparelli dessinée par Bertrand Guyon. Il y a quelque chose de gratifiant dans l'idée que son travail est sa signature, même si les maisons ne mentionnent pas toutes son nom. A part Lutz Huelle et Walter van Beirendonck. Mais je les reconnais ses tricots d'un autre monde : il y a les tricots de nylon, de raphia, de bois, il y a ces couleurs qui se mêlent, ces envolées, ces sculptures mouvantes ...
Dans les images de son téléphone, je reconnais aussi les mains d'Azzedine Alaïa, petites mais si puissantes. Elle l'a rencontré en novembre 2017, peu de temps avant qu'il ne tire sa révérence. Ils auraient dû travailler ensemble pour l'ouverture de sa boutique à Londres. Et puis la vie ne l'a pas permis. Restent les mains de Monsieur Alaïa qui se fondent dans sa matière tricotée à elle, avec un plaisir facile à imaginer.
Restent toutes ces images, toutes ces vidéos de ses créations qui ont servi à réaliser les rêves en 3D d'autres créateurs, d'autres couturiers. Et tous ceux à venir, suspendus au seul fil de sa passion ...
Isabelle Cerboneschi